T h i e r r y C o l o m b i é

Docteur es sciences économiques à l’EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris), un temps chercheur associé au Cired/Cnrs, je suis l’auteur de grands reportages, d’une quinzaine d’ouvrages (essais, romans), d’articles scientifiques. Mon domaine d’expertise ? La délinquance économique et financière, le Milieu, la pègre, le grand banditisme ou le crime organisé en France. J’ai par ailleurs écrit plusieurs scénarios (série TV, long-métrage, film documentaire) et me lance dans le transmedia – projet Opus Ultramarin.
Une précision, enfin : je ne suis pas chercheur, mais simplement auteur et réalisateur. Pour une raison, une seule : il n’existe pas un seul chercheur en France qui étudie le Milieu sous toutes ses coutures, ou la criminalité organisée et ses multiples silos. Autrement dit, les pouvoirs publics, le CNRS, les Universités et autres Instituts ne jugent pas utile de produire de la connaissance par des individus qui ne sont ni policiers, ni magistrats, ni journalistes, comme si finalement la criminalité organisée, le crime organisé (par qui, et comment ?), la mafia, la corruption et le blanchiment, l’argent sale qui finance notamment le terrorisme, n’était qu’un épiphénomène, une goutte d’eau qui glisse sur les plumes d’un canard.

Retour sur un parcours qui s’écrit et se vit loin des sentiers battus.

Après des études d’économie à Toulouse et Paris, vous publiez votre premier livre en 2000, suite à une étude dans le milieu techno. Comment en êtes-vous arrivé là ?

J’ai obtenu un DEA Civilisation et Développement à l’Université Panthéon-Assas en 1993. Deux ans plus tôt, dans le cadre d’un module d’économie internationale, j’ai découvert l’économie de la drogue, l’étude très scientifique de tout ce qui se rapporte à l’offre de drogue et les enjeux géopolitiques inhérents : la cocaïne et les cartels en Amérique du sud, l’héroïne élaborée dans le Croissant d’Or et le Triangle d’Or en Asie… Une économie souterraine aussi importante que le marché du pétrole, dixit le professeur de l’époque ; j’ai eu alors comme un déclic. Ayant quelques notions de journalisme, apprises sur le tas dès le milieu des années 1980, j’ai alors contacté Alain Labrousse, directeur de l’Observatoire Géopolitique des Drogues, qui m’a ouvert la porte et m’a orienté vers la Colombie. D’où le titre de mon mémoire de DEA : logique économique de la cocaïne. Une fois le diplôme en poche, je suis devenu thésard et suis parti en Colombie à plusieurs reprises. Puis dans d’autres pays, en tant qu’envoyé spécial.

Est-il vrai que vous avez écrit un livre au retour d’un voyage dans le sud de la Colombie, le seul qui n’a jamais été publié ?

Exact. Il s’intitule, Puerto del Sol, le port du soleil, et retraçe une aventure absolument extraordinaire, vécue par hasard avec Elise, une jeune journaliste française, dans les Llanos orientales. Nous avons réussi à passer les mailles du filet tendu par l’armée et la guérilla, je me demande encore comment !, et vécu quelques jours dans un village perdu au bord d’un fleuve : le Guaviare. Lorsque la première nuit nous avons été réveillés par un bruit sourd, celui d’une avionnette, nous avons compris que le village était une plaque tournante du trafic de cocaïne. Nous apprenons le lendemain qu’un important laboratoire clandestin fabrique de la coke pour les trafiquants brésiliens, lesquels, arrivés la nuit par avion, se promènent comme si de rien n’était dans les rues du village. Je me souviens surtout que le chef était une femme, et qu’elle ne s’est pas inquiétée de notre présence. Dans la veine du « réalisme magique » sud-américain. Le livre écrit en une vingtaine de jours, en apnée, j’ai fait le tour des éditeurs parisiens mais personne ne semblait se soucier de l’impact du trafic de coke, en France comme partout ailleurs. Pablo Escobar était mort deux ans plutôt, mais en France, cela restait une affaire de spécialistes. Ou de gros titres visant à faire vibrer la corde « émotion ». C’est toujours le cas… Il faut que ce soit la fiction, en premier lieu la série Narcos, qui donne à voir la puissance des trafiquants, le cynisme des représentants des États, au nom de lutte idéologique qui ne servent finalement que leurs intérêts, souvent privés et croisés, ou l’ampleur de l’économie souterraine. Pour faire court, il y a les affranchis d’un côté, les caves de l’autre, et chacun, sauf exception, doit rester dans son rang.

Comment êtes-vous parvenu à réaliser des recherches en France, sur un sujet aussi risqué ?

J’ai d’abord écrit des articles dans la Dépêche internationale des drogues, publié mes premiers grands reportages dans la presse et c’est là que j’ai intégré une petite équipe de chercheurs du CNRS, constituée de Michel Schiray et Nacer Lalam. A la fin des années 1990, nous nous sommes immergés dans le milieu techno, officiel comme clandestin, pour mieux comprendre les rouages du trafic de drogues, notamment d’ecstasy et de cocaïne. La recherche s’est transformée, presque par miracle, en livre, Drogues et Techno, grâce aux bons soins d’une éditrice chez Stock et à l’appui de Jean de Maillard – qui écrira plus tard la préface de mon livre : La French Connection. Drogues et Techno taillait en pièces l’idée, largement diffusée par le président Chirac et ses affidés, selon laquelle le trafic de pilules était le fruit d’achats groupés, un simple « narcotourisme » entre la France et les pays du nord, Belgique et Pays-Bas en tête. En réalité, nous avons démontré que non seulement le trafic de drogues n’était pas l’apanage des raves parties et autres technivals, mais qu’il était aux mains de puissantes « équipes » nationales et transnationales. Lesquelles détenaient, et détiennent toujours, les immenses discothèques de la côte méditerranéenne, de Malaga jusqu’en Sicile. Business as usual.

Vous découvrez à cette époque les travellers, un univers très en marge du politiquement correct, ce que vous avez défini comme les technomades, les « nomades de la techno ». Pourquoi avoir écrit un livre de voyage ?

Comme pour Acid Test de Tom Wolfe, le récit se prêtait parfaitement à la dimension du voyage, à la rencontre au long cours avec des nouveaux nomades, à l’exploration d’une autre dimension, loin comme vous dites du « politiquement correct ». La vie ne s’arrête pas aux informations qu’on lit dans les journaux ou que l’on regarde à la télévision, fort heureusement. Technomades était aussi un défi et un engagement personnel : défi pour savoir si j’étais capable d’écrire un livre de mon incroyable expédition avec des travellers à Paris, en Iran et en Turquie – une commande du magazine Géo – et un engagement vis-à-vis des travellers qui m’avaient fait confiance pendant plusieurs mois. Raison pour laquelle il y a un CD, devenu culte depuis, dans le livre. Un hommage à leur création. Un livre CD, introuvable et devenu collector !

En 2002 et 2003, vous publiez la biographie non officielle de Francis le Belge, un gangster français présenté comme le « dernier parrain » du Milieu marseillais. Deux tomes, près de mille pages et une écriture très vive, cinématographique, proche de celle d’Ellroy. Est-ce un tournant de votre parcours professionnel ?

Oui, je le crois. Après le monde techno, Michel, Nacer et moi-même découvrons un autre univers beaucoup plus violent et sanglant : celui du grand banditisme français. On s’aperçoit alors qu’il n’existe aucune recherche sérieuse sur le sujet, une méconnaissance sidérante du Milieu et de ce que les policiers appellent les « beaux mecs » ou les « beaux voyous ». En septembre 2000, je suis à Paris, dans une voiture et je parle, justement, de notre recherche à une amie. A la radio, les infos ouvrent sur l’assassinat de Francis le Belge, tué de plusieurs balles en plein jour dans un bar parisien. A l’époque, il est présenté comme le grand parrain, intouchable ; en réalité, je vais vite m’en apercevoir après plusieurs mois d’enquête, ce n’est pas le cas. C’est ce que j’ai démontré en publiant les deux tomes, Emboucaner la planète et Casser la baraque. Ce qui est incroyable, c’est la façon dont les Français se nourrissent de mythes et de légendes urbaines colportées par les mêmes fabriques de l’opinion. C’est le cas par exemple de Mesrine ou Spaggiari. C’est ce que j’ai démontré : l’instrumentalisation d’un homme, le Belge, qui a accepté de porter le chapeau du parrain, d’être l’arbre qui cache la forêt. Quant à l’écriture, ce fut un moment très douloureux : j’ai du réécrire près de trois cents pages, tout au présent. Mon éditrice m’a énormément appris sur ma capacité à me libérer. Je lui dois beaucoup.

Des critiques ont comparé ce travail à celui d’Ellroy, le célèbre écrivain américain. Qu’en pensez-vous ?

Difficile de réagir… Il y a la même volonté de mettre en évidence la matrice politico-mafieuse et, effectivement, un cousinage au niveau de l’écriture. Cela paraît incroyable, mais je n’avais jamais lu Ellroy avant d’écrire Le Belge ! Je prends donc ceci comme un compliment, un encouragement mais je crois, humblement, que la comparaison s’arrête là. D’ailleurs, à quelques exceptions près, les journalistes et autres agents d’influence se sont bien gardés de faire écho de mon travail, ou de le comparer. Le Milieu, le grand banditisme, c’est juste bon pour alimenter les pages « faits divers », le « comment ». Pour le « pourquoi », circulez, il n’y a rien à voir. Néanmoins, même si les deux tomes ne sont plus édités, Le Belge est devenu un livre culte par son audace et sa puissance d’invention.

De 2003 à 2007, vous ne publiez aucun ouvrage. Est-ce la traversée du désert ?

Non, pas du tout. J’ai eu la chance de poursuivre d’autres chantiers, notamment le cinéma et la recherche, d’explorer d’autres facettes de l’écriture.

Le cinéma ?

Oui, et c’est presque un film ! Fin 2002, je reçois un coup de fil sur mon portable : « Allo, bonjour, c’est Thomas Langmann. Je voudrais adapter le Belge. On peut se voir ? » Je me renseigne aussitôt pour savoir qui est Langmann – à l’époque il est peu connu du grand public, n’a pas encore produit Astérix ou Mesrine. Je le vois plusieurs fois, le courant passe, on est sur la même longueur d’ondes, il connaît quelques beaux mecs du grand banditisme, il sait que dans ce Milieu, la réalité dépasse la fiction. Pendant qu’il négocie avec Stock l’achat des droits pour l’adaptation, Thomas m’interroge sur les histoires de braquage, les modes opératoires des vols à main semblent le fasciner. Je lui fais part d’un hold-up que la Brise de Mer, un puissant clan de gangsters corses, aurait du réaliser au milieu de la Méditerranée. Un scénario incroyable qui répondait au slogan de la Brise : zéro faute, zéro risque. Langmann me demande alors d’en écrire le scénario, ce qui est tout nouveau pour moi, un sacré challenge.

Le film est-il sorti en salles ?

Non. Le film coûte cher, il s’agît d’un braquage en pleine mer entre Toulon et Bastia, et Langmann, à ce moment-là, a bu la tasse avec Blueberry, et se lance à corps perdu dans le diptyque Mesrine. Ce n’est pas grave : cela m’a permis de comprendre tout l’art de la dramaturgie, les règles de l’écriture cinématographique. Un grand saut qualitatif, comme on dit chez les chercheurs… Et de découvrir le monde impitoyable du cinéma ! Comme le dit l’Affranchi Scorsese,

« J’ai besoin d’apprendre des choses nouvelles. Pas forcément de les réussir. »

Et l’adaptation de Le Belge ?

Disons que le producteur et l’éditeur ne se sont pas entendus sur les modalités du contrat. Je préfère ne pas en parler… Mais il n’est jamais trop tard pour le faire !

Après le cinéma, vous réalisez une nouvelle recherche sur le grand banditisme. C’est là que vous rencontrez Isabelle Prévost-Desprez…

Oui, et par le plus grand des hasards. Nacer, Michel et moi, nous rencontrons une juge d’instruction à Nanterre. Comme elle est là depuis peu, elle nous renvoie sur Isabelle Prévost-Desprez qui venait tout juste d’arriver à Nanterre après son passage au Pôle financier. A l’époque – on est en 2003 ou 2004, je cherche un grand projet d’écriture qui pourrait permettre aux lecteurs de mieux comprendre les rouages du crime organisé français, son infiltration dans la sphère politico-administrative. Quand je suis entré dans son cabinet, j’ai tout de suite senti que j’avais frappé à la bonne porte, celle d’une femme qui ne se baisse pas son regard face à un ténor du barreau.

Pourquoi ?

Car Isabelle, au-delà de son expérience, lit énormément de polars, de thrillers, et a toujours rêvé d’écrire, de détricoter les coulisses de la machine judiciaire, les enjeux du pouvoir, ce que l’on pourrait appeler le « capitalisme à la barbichette » typiquement français. Je lui ai donc proposé d’écrire une série de livres sur les affaires politico-financières, en me servant évidemment de ma petite expérience, elle a accepté sans hésiter ! Quelques mois après, Claude Durand, le patron de Fayard, lisait le projet, une série de quatre livres, et nous donnait rendez-vous rue des Saint-Pères dans la foulée. On a donc commencé à travailler sur Le Secret d’Arcadia début 2006.

C’est un vrai travail à quatre mains ?

On a construit les intrigues, les arches narratives à partir des dossiers que pourrait instruire notre héroïne – une juge, évidemment –, on a imaginé la galerie de personnages avant d’écrire un séquencier. Là, Isabelle a pris sa plume et a écrit le squelette du livre à partir des séquences que je lui ai soumises. Je suis intervenu pour habiller le squelette de chair et de sang tout en gardant la main sur la dramaturgie. Comme c’était une série, ce fut un énorme chantier !

Le Secret d’Arcadia, le premier tome des aventures de Julie Cruze, n’a pas eu le succès attendu. Que s’est-il passé ?

C’est un problème, au fond, d’éducation. Les Français, de façon générale, n’ont aucune idée de ce qui se trame dans les couloirs des palais de Justice, dans les bureaux des flics et si la fiction, je pense aux séries TV, leur raconte une histoire, ce n’est jamais la réalité. Ou si peu. Ce qui est surprenant car cette réalité dépasse de loin toute imagination ! En France, encore aujourd’hui, il est toujours difficile de montrer du doigt les dysfonctionnements de la société. Regardez les affaires qui ont balisé l’élection présidentielle de 2012, autant de retournements de situation, de nœuds dramatiques qui font de cette élection n’ont pas un thriller mais une comédie bien « française ». Rares sont ceux qui peuvent « traverser le miroir », comprendre ce qu’est vraiment la puissance de clans qui oeuvrent au grand jour depuis les années 1920. Dès la sortie du Secret d’Arcadia, en 2007, nous nous sommes rendus compte qu’il existait une « liste noire » concernant certains juges, ces hommes et femmes que l’on habille dans les médias, par la grâce d’éditorialistes qui ne demandent qu’à faire allégeance, du costume de « juge rouge »…

De la part des journalistes ?

Oui, d’une poignée, mais pas n’importe lesquels. Isabelle Prévost-Desprez a perquisitionné les locaux de l’Équipe en 2004, dans le cadre d’une sombre histoire de fuites de procès-verbaux liés à une affaire de dopage. Ce fut la goutte qui a fait déborder le vase. Depuis, et c’est un journaliste de renom qui me l’a confirmé, il était exclu de parler d’elle dans certains journaux. Une forme de punition, comme dans la cour de l’école… Et que l’on vienne pas me dire que cela n’existe pas !

Six mois après Le Secret d’Arcadia, co-écrit avec Isabelle Prévost-Desprez, vous publiez Beaux Voyous, l’histoire de la French Sicilian Connection. Vous remettez de nouveau en question quelques épisodes du Milieu comme le Casse de Nice ou la guerre entre Francis le Belge et Tany Zampa et revenez sur les conditions dans lesquelles le juge Michel a été assassiné. Sur quel matériau vous basez-vous ?

J’ai rencontré plusieurs truands, des ronflants comme on dit dans le Milieu dans le cadre de ma dernière recherche pour le CNRS, et croisé leur témoignage. L’objet était d’analyser le Milieu, ses truands, ses « équipes », sous l’angle de l’économie industrielle, des stratégies. Il existe en effet une longue tradition des groupes de braqueurs et d’équipes de trafiquants, surtout d’héroïne, en France et une évolution de ces clans, souvent liés par le sang et la parenté, très intéressante à observer. D’autant plus qu’aucun chercheur ne s’y est aventuré, non pas parce que cela pourrait être périlleux, mais tout simplement parce que les politiques, les élus, ne jugent pas utiles d’acquérir une connaissance scientifique sur le sujet. S’ils veulent s’en tenir aux seules enquêtes de journalistes, à la fabrique de légendes urbaines rarement remises en question, il faudra qu’ils en rendent compte, un jour, à leurs administrés… Il ferait mieux de s’intéresser aux chambres de compensation clandestines ou aux réseaux de collectage et de blanchiment d’argent.

Vous voulez dire que le Milieu ne fait l’objet d’aucune recherche publique ?

Hormis les trois recherches que nous avons réalisé, c’est le désert ! Comme si comme si tout cela n’existait pas ou si peu, alors que cela fait la Une des médias quasiment tous les jours. Quel paradoxe ! Avec le recul et plusieurs années de travaux, c’est facile à comprendre. Ce que l’on appelle le Milieu ou la pègre, depuis la fin du 19ème siècle, a bien changé. Si des gangs continuent à braquer ou à trafiquer, certaines familles ont pris exemple sur les (délinquants en) cols blancs : elles ont compris, dans les années 1970, que la plus grosse banque à braquer, c’était la caisse de l’État, des collectivités au mieux de la Communauté Européenne ou du FMI. « Taper » la TVA en particulier. Il est alors facile d’imaginer l’entrisme de tels réseaux de malfaiteurs, mais doit-on les appeler ainsi ?, au cœur même des centres de décision, publics et privés. Tel est, en tout cas, le constat de plusieurs juges du Pôle financier de Paris, et de policiers spécialisés. La France est le seul pays occidental, membre du G7, qui ne possède pas de centre de recherche sur le grand banditisme, la grande délinquance financière ou les trafics internationaux. Pourtant, la liste est longue ! Mais il est vrai que la France est un pays d’exception, non ?

Alors que démontre le livre « Beaux Voyous » ?

Qu’il ne faut surtout pas se fier aux apparences, qu’il faut se méfier du silence, que l’ombre est plus troublante que la lumière. Qu’il existe à la fois une très grande solidarité entre les trafiquants français, italiens ou américains mais que, dans le même temps, le jeu de dupes est omniprésent. Pour survivre dans un tel univers, il faut être sacrément intelligent, savoir se servir de l’expérience des générations passées, être toujours aux aguets. « Beaux Voyous » permet de suivre les aventures de plusieurs trafiquants et pose de nombreuses questions sur la place d’un homme dans une société, son lieu de naissance, son éducation, sa timidité, son courage et ses fantasmes, son rapport à la mort. A l’interdit, à l’argent. Des questions universelles. Raison pour laquelle c’est un document qui se lit comme un roman.

En 2008, vous avez publié la suite du Secret d’Arcadia, avec Isabelle Prévost-Desprez. L’Affaire Coobra n’a pas été un best seller…

C’est le moins que l’on puisse dire ! Pour une fois, les lecteurs du tome 2 L’Affaire Coobra avaient l’occasion de plonger au cœur de la manipulation dont sont victimes les juges et les policiers ayant à cœur de rendre une justice équitable. Et ils ne l’ont pas fait. Vous voyez, quand je vous dis que c’est un problème d’éducation !

Pourquoi ?

Mystère et boules de gomme. Ce qui est curieux, c’est que la littérature américaine sur le sujet, ce que l’on appelle le legal thriller, cartonne en France. Qui n’a pas lu un Grisham ? Est-ce à conclure que les Français préfèrent regarder vers les États-Unis et fermer les yeux sur les affaires politiques liés à la délinquance financière en France ? Ce qui est certain, c’est que ces mêmes lecteurs ont une circonstance atténuante : ils n’ont pas été informés de la sortie de l’Affaire Coobra. Un paradoxe lorsque l’on sait que l’un des auteurs n’est autre qu’Isabelle Prévost-Desprez, rendue célèbre par des actions, rondement menées, par des individus issus de coteries trafiquantes, ces pôles d’excellence où l’on retrouve les hommes-clés du pouvoir légal et illégal. Cependant, je voudrais faire deux observations : la première, c’est que personne ne s’émeut de la forte pression qu’exerce les hommes politiques sur les magistrats dans un pays qui se flatte d’être un modèle de démocratie. Pour preuve, le jeu à trois bandes que peut exercer un chef d’État pour placer « ses » hommes à la tête de la Cour d’Appel de Paris, par exemple. Deux, si les Français ne s’intéressent que si peu à la délinquance en cols blancs et au grand banditisme, c’est pour une raison évidente : ils n’ont aucune possibilité d’en connaître les ressorts vu qu’il n’existe pas, en France, d’hommes ou de femmes capables de leur expliquer le système de ce que j’ai défini comme la coterie trafiquante. En Italie ou aux États-Unis, de nombreux chercheurs éduquent leurs concitoyens, leur expliquent comment ça marche. En France, on préfère chasser les sorcières dans les cités, affirmer un discours sécuritaire pour susciter la peur. Le clientélisme, c’est le nerf de la guerre, celle qui se joue aussi dans les paradis fiscaux, in shore.

Vous avez enfin soutenu votre thèse début 2010…

Oui, enfin ! Je le dois surtout à la volonté de Michel Schiray, mon directeur de recherches qui tenait absolument à ce que je termine mon travail sur le grand banditisme. Une partie de la thèse a été publiée sous le titre La French Connection. On ne dira jamais assez que le trafic d’héroïne, couplé à bien d’autres commerces légaux ou illégaux, est, comme en Italie, le facteur de développement de firmes trafiquantes franco-françaises qui n’ont rien à envier aux puissantes organisations étrangères. Ce que personne ne sait, c’est que les firmes d’alors, toujours en activité, sont non seulement appréciées par les « patrons » étrangers, mais surtout craintes, preuve d’une grande puissance financière et militaire.

Comment passe-t-on de la French Connection au livre Stars & Truands » publié début 2013 chez Fayard ?

Il existe des ponts naturels, pas toujours ceux que l’on croit, à commencer par la drogue, les call-girls ou tout ce qui se rapporte au jeu, au sexe. Sans oublier les hommes de l’art : notaires, avocats, policiers, financiers, banquiers… La liste est longue. Vous savez, Le Milieu, la Mafia, c’est un prestataire de tous les services. Une industrie. Nous vivons dans un monde où l’échange de services est une norme, un mode opératoire qui est l’une des clés de compréhension de la corruption. Et les mafieux ne sont pas toujours ceux que l’on nous donne à voir ou à lire. Ils l’ont compris dès les années 1920, dès que le cinéma est devenu parlé, la poule aux œufs d’or. Réalité, fiction… Ne dit-on pas, entre affranchis, « There’s no business like show business » ?

En septembre 2013, vous avez publié votre onzième ouvrage aux Éditions de La Martinière, « Les Héritiers du Milieu – de la Corse à Paris ». Une infidélité à votre éditeur Olivier Nora chez Fayard ?

Non, pas le moins du monde. Un éditeur de La Martinière m’a tout simplement contacté et m’a demandé de réaliser un document sur le crime organisé en France. J’avais carte blanche. Nora m’a souhaité bonne chance, comme il le fait toujours avec élégance. L’assassinat de l’avocat corse en octobre 2012, Me Sollacaro, a chamboulé quelque peu mes plans mais il ne fait que confirmer hélas ce que j’entrevois depuis une dizaine d’années, à savoir qu’il existe toujours une chape de plomb sur la thématique de la « mafia » au sens premier du terme, que je résume d’ailleurs dans le livre par une citation d’un ancien trafiquant de la French Connection. Voilà comment l’actualité a frappé à ma porte et m’a poussé à réfléchir en termes de « coups de vice », l’une des règles fondamentales du Milieu, et de la politique, et à me servir de l’éclairage de vieux voyous à qui « on ne la fait pas »… Par ailleurs, je fais découvrir dans Les Héritiers, et c’est une première, la cavale d’un ancien braqueur de la Dream Team, un individu que j’ai suivi pendant plusieurs semaines, embedded comme on dit chez les Anglo-saxons. De quoi nourrir bien des fictions… Raison pour laquelle j’ai eu l’idée de créer et de diffuser une bande-annonce, un teaser. J’ai été le premier à le faire, en France, pour lancer un document.

Et toujours la French Connection !

Après avoir livré en octobre 2014 un livre document sur le juge Michel, tué par balle en octobre 1981 à Marseille, j’ai publié les mémoires de Milou, un truand corso-marseillais de « poids », comme on dit dans le Milieu. Le livre, au-delà du parcours incroyable du truand, raconte Marseille comme la raison sociale du grand banditisme, de la mafia si on y inclut les deux autres piliers : police et politique. Le trépied universel du business, qu’il soit légal ou pas. Dans ce pavé de 400 pages édité chez Robert Laffont, le lecteur s’est régalé, c’est en tout cas le retour que j’ai eu. Ne reste plus qu’à écrire une série tv sur la French, depuis la guerre du Combinatie jusqu’à la fin des années 1980. Les Américains s’y attellent, un producteurs français y réfléchit…

Et pour 2021 ?

Pour l’instant, je planche sur une dizaine de projets, dont deux séries TV, un long-métrage, écrit avec un ami, l’histoire d’un duel au sommet entre un braqueur et un flic, un Heat à la française, jouant sans arrêt avec la ligne jaune. En 2016, j’ai crée un concept transmedia, Opus Ultramarin 3.0, ou comment vivre un fiction numérique en direct ou en différé. J’espère enfin le mettre en oeuvre !

Une fiction numérique ?

Une œuvre littéraire et audiovisuelle, proposée et diffusée sur plusieurs supports numériques : application, social media, site internet et chaine TV. La fiction numérique ILE AUX MARINS sera la première saison de la série Opus Ultramarin, j’attends que la 4G soit enfin disponible sur l’archipel de Saint-Pierre et Miquelon et le feu vert d’un diffuseur même si la crise liée à la pandémie du Covid19 nous plonge dans l’incertitude. Le lecteur et spectateur suivra pendant 8 jours les tribulations d’une comédienne qui incarne, sur l’archipel nord-américain, Claire Ternua, l’héroïne de la fiction ILE AUX MARINS, grâce à une application et au social media de Ternua Facebook Instagram et de la comédienne.

Qui est ?

C’est confidentiel ! Néanmoins, c’est le cœur du réacteur : plus elle sera célèbre, plus la fiction numérique sera vue et lue, plus la viralisation du social media permettra d’attirer le grand public vers l’œuvre, tous les francophones.

Votre premier film documentaire a été diffusé fin 2018 sur la Chaine Histoire. Que retirez-vous de cette expérience ?

J’ai commencé à travailler sur l’Aéropostale en 2007. A l’époque, j’étais allé au Brésil tourner quelques images, capter des entretiens, j’avais bossé énormément, mais le producteur n’avait pas réussi à trouver de diffuseur. Aucune chaine ne voulait d’un film, pourtant le premier, constitué d’images d’archives et reprenant le fil chronologique de l’histoire de la Ligne, de 1918 à 1933. On parle de Mermoz, de Saint-Exupéry, des hommes très célèbres dans le monde entier ! Au même moment, j’avais écrit un projet de documentaire sur les gangsters français, même résultat : pas de « clients » comme on dit dans les boites de prod’ ! En 2016, en vue du centenaire, du premier vol entre Toulouse et Barcelone (déc. 2018) et de l’ouverture de L’Envol des Pionniers, à Toulouse, on a ressorti le projet Aéropostale et c’est la chaine Histoire qui a accepté de co-produire et diffuser le film pendant 4 ans. La Chaine ViaOccitanie a suivi, tout comme la Région Occitanie.Grâce à Toulouse Métropole, il existe une version anglaise qui, je l’espère, permettra au film de faire le tour du monde !

Allez-vous poursuivre votre travail sur l’aéronautique ?

J’ai plusieurs projets dont un qui est très ambitieux et dont le nom de code est : La Ligne 2025. Pour l’instant, c’est confidentiel, motus et bouche cousue. Dans la même veine, je voudrais créer un parcours sonore et géolocalisé, qui permettrait aux petits et grands de se balader en la métropole toulousaine, de découvrir l’histoire de l’Aéropostale, et plus largement de l’aéronautique, à l’aide d’une application. Ce serait l’occasion, enfin, de créer des passerelles entre l’Aéronautique, l’Espace, la Culture et les Arts autour d’un projet artistique original. Et pourquoi pas de créer un réseau social occitan tourné vers le futur. Mais là non plus, c’est pas gagné : c’est en effet troublant d’être le témoin de la frilosité des décideurs qui, d’un côté, affichent haut et fort leur désir de plonger dans le nouveau monde, de l’autre, sont dans l’incapacité d’apprécier un projet numérique. J’ai même rencontré une personne qui m’a affirmé que mon application, dont l’atout est la géolocalisation, n’est pas, elle me l’a juré droit dans les yeux, géolocalisée… !

Quels sont vos autres projets ?

Je me concentre d’abord sur Saint-Pierre et Miquelon : je vais tout mettre en œuvre pour réaliser un documentaire sur l’avenir du caillou, sous l’angle de la pêche, une série tv policière, sans oublier le projet « Opus Ultramarin », déjà cité, qui pourrait être diffusé sur une chaine publique en 2021, si la Covid19 ne nous met pas encore des bâtons dans les roues. En attendant, j’ai du crabe des neiges sur la planche !

Et au niveau du crime organisé, de son étude, des nouvelles recherches ?

Depuis peu, je tente de convaincre les décideurs de créer un Observatoire des Radicalités et de la Criminalité Organisée en Région Occitanie. Il y a un socle, une plateforme, il n’y a plus qu’à, mais pour être clair, ça n’intéresse personne. Il est vraiment difficile, pour en pas dire impossible dans ce pays, de mobiliser les pouvoirs publics sur la création d’un outil qui permettrait enfin de produire des connaissances scientifiques sur le sujet, c’en est presque ridicule au moment où l’épidémie de coronavirus devient une menace radicale et renforce les forces de l’ombre, notamment la cybercriminalité. Ce n’est pas nouveau, tous les feux sont au rouge, le terrorisme et le crime organisé étant les deux premières menaces en Europe. Ce n’est pas moi qui le dit, mais Europol. Et Toulouse, on a tendance à l’oublier depuis Paris, a été lourdement frappé par Merah en 2011, un terroriste qui s’est joué des services de renseignement et a montré la voie à suivre pour d’autres terroristes. Le cluster islamiste toulousain est ancien : les premiers départs pour l’Afghanistan datent des années 1995, il y a plus de 25 ans.

De la réalité à la fiction, Merah est un sujet qui vous intéresse ?

Évidemment. Avec le recul, il serait à mon avis intéressant de suivre une série tv qui reprendrait non pas l’itinéraire du « loup solitaire », comme des policiers ont alors surnommé Merah, mais l’enquête policière qui a permis de l’identifier, puis de le localiser. Il apparait que cela n’intéresse pas les chaines françaises, on attend quoi pour le diffuser sur une plateforme comme Netflix ou Amazon Prime ? L’objectif principal, c’est, comme dans Narcos, de reprendre les faits, l’enquête, et surtout la remettre dans son contexte, à savoir le début de la campagne présidentielle. A ce sujet, je crois que l’on n’a pas assez pris en considération le fait que ce n’était pas une coïncidence. Enfin, ces dernières années, on parle beaucoup des attentats qui ont touché Paris, dont ceux du 13 novembre, au point d’en faire des films fictions ou pas, mais rien ou si peu sur Merah…

Vous êtes aussi directeur d’ouvrage chez Robert Laffont. Que cela signifie ?

Que j’offre mes compétences au service d’un auteur et d’un éditeur, du contrat jusqu’au service de presse, ce que j’appelle le « service après-vente » des auteurs. Mon premier livre est paru en février 2017 : « Djihad, c’est arrivé près de chez vous », écrit par le journaliste Jean-Manuel Escarnot qui nous a quittés début 2019 – lisez l’hommage de Libération à son correspondant. Je suis assez fier de la bande-annonce du livre.

Vous avez rapidement réagi lorsque l’épidémie de Covid19 a progressé en Italie, puis en France, en publiant deux pages sur votre site. Pourquoi ?

J’ai créé d’abord une revue de presse, en y ajoutant mes précisions, puis une page visant à exposer les gestes barrières contre la cybercriminalité qui, il fallait être aveugle pour ne pas le voir, allait exploser. J’ai en effet constaté, comme tous les Français, que, malgré l’avertissement du SRAS, nous n’avions pas été informés, éduqués, à la fois du danger des coronavirus et des gestes élementaires à mettre en place le plus vite possible. Il y a eu un manque criant d’informations préventives liées à l’arrivée d’un virus. C’est pareil pour le nucléaire. Posez la question autour de vous : que faire s’il y a demain un incident nucléaire ? Personne n’est capable de répondre dans la minute. Nous n’y sommes pas préparés, c’est inconcevable car c’est le fruit d’un arbitrage au sommet de l’Etat qui, aujourd’hui, est dans le flou total. Cela m’a rappelé le manque criant d’informations en matière de criminalité organisée.

D’où votre slogan : la criminalité, c’est comme la santé, mieux vaut prévenir que guérir ?

C’est simple et efficace, non ?  La prévention, la réduction des risques, c’est important, mais c’est aussi ce que l’on sacrifie en permanence sur l’autel du profit, et de la vente par appartements de secteurs publics hautement stratégiques comme la santé ou l’énergie. Il y a des groupes criminels en veille sur tout ce qui concerne la santé ou les biotechnologies. Ils ont la capacité d’avoir du renseignement, de l’analyser et de proposer des produits en un claquement de doigts. On le voit avec les masques, les tests… Ils font preuve d’agilité pour monter et défaire des sociétés, ils sont au coeur des affaires, à l’affut d’un « monde d’après » qu’ils pourraient encore mieux maitriser. J’en profite donc pour alerter les profanes, les initier aux stratégies des firmes trafiquantes, leur donner des conseils pour éviter d’être la cible d’armées de cybercriminels prêts à tout pour gagner de l’argent.

Quelle est votre prochaine publication ?

« Les algues assassines », le tome 1 de  #PolarVert qui est une série de romans visant à sensibiliser les lecteurs, enfants comme parents, à la criminalité environnementale. C’est à la fois un roman d’espionnage, un polar et un thriller, édité par Milan.
Destinée aux « jeunes adultes », la Saison 1 (tomes 1 et 2) de #PolarVert met en scène Klervi, une jeune bretonne qui, frappée par le malheur, devient une « source », une informatrice d’une cellule spéciale de la gendarmerie.
Le premier tome est sorti le 25 août 2021, le second est prévu début février 2022.
C’est l’occasion d’éveiller petits et grands aux crimes environnementaux qui affectent la Bretagne et les Pays-de-la-Loire : le trafic d’espèces protégées et la prolifération des algues vertes – voir notamment « l’enquête interdite » de la journaliste Inès Léraud sur les marées vertes.

La série comprend seulement deux tomes ?
Non. Les deux premiers tomes forment la Saison 1, et bouclent l’enquête menée par Klervi au sein du clan de Lucas, dont elle est éperdument amoureuse, une famille d’hommes d’affaires doublés de trafiquants. Puissants,  discrets et redoutables. Constituée des tomes 3 et 4, la Saison 2 embarque le lecteur loin de la Bretagne, probablement dans les Pyrénées, pour des raisons que je ne peux citer ici pour ne pas dévoiler le final du tome 2.
On suivra évidemment Klervi Marzan, l’héroïne de #PolarVert, dans un univers où il sera toujours question de lutter contre des trafics, et de protéger la nature contre ses prédateurs, en premier lieu l’Homme, cet animal qui est en train de commettre l’irréparable en détruisant son environnement. Mais ne dit-on pas que l’espoir fait vivre ?

Si vous aviez un message à faire passer ?

La curiosité est le moteur de la vie. Sans elle, je n’aurais jamais écrit, jamais couru le monde, jamais connu des personnages hors normes qui m’ont fait, à leur tour, confiance. Ou défaut, mais ça c’est une autre histoire. Curiosité, don, échange… Tout est possible. Tout. Il faut juste avoir la force et l’énergie de s’en convaincre. Mais attention à ne pas se faire duper, pis trahir, surtout si vous bousculez les idées reçues et restez définitivement hors des sentiers battus.